L'Action du 6 juin 1903
Les deux monopoles
A Viviani
A Albert Bayet
    Je suis bien en retard avec les deux contradicteurs amis à qui je dois une réponse. Et je tins d'autant plus à la faire qu'il me semble voir qu'il y a, entre nous, que l'épaisseur d'un mot.
    Il est vrai qu'il est gros, ce mot de monopole, gros de souvenirs fâcheux et de plus fâcheuses menaces. Si pourtant on venait à s'apercevoir que cet épouvantail n'est ... qu'un épouvantail ? S'il était démontré que partisans et adversaires du monopole sont tellement près d'être d'accord sur les choses qu'ils ont besoin, pour se quereller, d'un mot équivoque ?
    Il vaudrait la peine de s'en assurer. Regardons-y de plus près, en relisant les deux beaux, vifs et francs, plaidoyers de Viviani et d'albert Bayet.
***
    Viviani, au premier moment, m'a fait trembler. Sa thèse semblait faire revivre les plus beaux jours de l'Université impériale, car, comme dit M. Lavisse "qu'y a-t-il de plus impérial que l'Université?"  Viviani, transcrivant presque Fontanes, écrivait : " L'État a non pas le droit, mais le pouvoir d'enseigner. L'enseignement est un pouvoir comme celui de dire la loi, celui de battre monnaie, de recruter des troupes. Ce la est si vrai que, même les Congrégations disparaissant, nous ne voudrions pas que l'État abandonnât la liberté d'enseignement à des groupes laïques, fussent-ils animés de notre esprit. Nous ne le voudrions pas plus que nous ne souffririons qu'ils battissent monnaie ..."
    Voilà bien le monopole absolu, au sens littéral, celui que Lamennais appelait "la gabelle des connaissances". La formule de Viviani est impitoyable : pas plus de de diversité possible, pas plus d'indulgence pour les opinions particulières, pas plus de nuance et de souplesse dans l'enseignement que dans la frappe des monnaies ou dans le code militaire. Quelle perspective !
    Heureusement, presque aussitôt, l'auteur ajoute : "Certes on peut envisager sous diverses formes le monopole. L'État n'est pas obligé d'enseigner lui-même. Il peut déléguer son droit ... à qui lui agréé. Mais déléguer c'est affirmer son droit, ce n'est pas l'aliéner."
    Arrivé là, j'ai respiré. J'ai compris. Viviani - je ne sais pourquoi, c'est assurément de ma faute - s'est imaginé que "je me ralliai" - c'est son expression - "à la loi de 1850". (Juste ciel ! a-t-il pu le croire ?) "ou du moins au faux principe de la liberté d'enseignement" considéré comme un droit naturel qui ferait échec à celui de l'État. Et c'est là contre qu'il a lancé tout d'une haleine cette émouvante apostrophe où il évoque contre l'œuvre de Montalembert et de Dupanloup, toute la lignée des défenseurs du droit de l'État, depuis Guizot, de Broglie et Thiers (première manière) jusqu'à Jules Favre et Victor Hugo.
    Rassurez-vous, dirais-je volontiers à notre éloquent ami. Je n'ai jamais éprouvé à cet égard ni doute ni hésitation.
    L'ancien régime disait :  Omnis potestas a Deo;  le nôtre dirait s'il parlait latin :  Omnis potestas a populo, ce que la Déclaration des Droits de l'Homme exprime en ces termes : "Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation, nul corps, nul individu ne peut exercer d'autorité qui n'en émane expressément." (Art. 2) Nous appliquons ce texte à l'autorité enseignante aussi bien aussi bien qu'à tout autre. Barthélémy Saint-Hilaire a parfaitement dit : "Le droit naturel d'enseigner ? ce droit n'existe pas. Il ne peut exister qu'un droit : celui pour les personnes capables, remplissant les conditions dont l'État seul est juge, d'être autorisé à instruire la jeunesse."
    C'est cette formule même que, pour ma part, j'ai défendue, soit comme président, soit comme rapporteur, aux deux congrès de Lyon. Téry a rappelé l'autre jour comment dans le premier, celui de la Ligue de l'Enseignement, le texte en a été élaboré de concert avec Augagneur. J'en avais, moi-même raconté l'histoire en détail à l'assemblée générale ; le compte rendu in extenso la contient.
    Ce ne sera donc pas plus faire une concession à Viviani que ce n'était en faire une à Augagneur, que de souscrire une fois de plus à ces principes, qui sont les miens comme les leurs.
    Dans une démocratie l'enseignement intéresse directement la nation; il appartient donc à l'État  de l'assurer. Au besoin, l'État pourrait et il devrait l'assurer à lui tout seul. Il peut également par délégation autoriser à y participer, à côté de lui, des personnes présentant les garanties qu'il exige. Mais, dans ce cas, il garde le droit et le pouvoir de protéger la personne de l'enfant contre tout abus de pouvoir en quelque ses que ce soit, de la famille et à plus forte raison de l'école. Or, de toutes les précautions qu'il doit prendre pour parer à ce danger, de toutes les conditions à requérir de quiconque veut enseigner, la première est d'être laïque. La loi doit consacrer ce que la logique commande, l'incompatibilité entre les fonctions enseignantes et l'état de prêtre, moine ou religieux. Trouverait-on naturel que le professeur, parce qu'il est docteur ou agrégé, prétendit monter dans la chaire du curé; pourquoi l'inverse serait-il plus admissible ?
    En vérité, je crois bien que c'est là au fond tout ce que réclament la plupart des partisans du "monopole". Au mot près, l'idée est juste. C'est le droit exclusif de la société laïque d'instruire ses enfants. Si l'on tient à cette absurde expression de "monopole", qui n'a pas de sens là où il ne s'agit pas de marchandise, il faudrait dire l'enseignement est le monopole de la société laïque, de la nation, à l'exclusion des corps quelconques qui jusqu'ici prétendaient partager avec elle le gouvernement de la jeunesse.
    Voilà l'un des deux "monopoles", qui n'est ni plus ni moins qu'une mauvaise manière de dire : la laïcité absolue de l'enseignement (au moins du primaire et du secondaire, puisque Albert Bayet lui-même demande expressément la liberté absolue pour l'enseignement supérieur, pour les universités catholiques, par exemple).

***

    Quel est donc l'autre ?
    L'autre "monopole" c'est celui qui prétend "aller plus loin".
    Il faut dire, à son excuse, qu'il n'est qu'un mouvement de riposte à une nouvelle et dangereuse menace. On n'y aurait pas songé si l'on n'avait vu ou cru voir, au moment où nous nous flattions d'en avoir fini avec elles, les Congrégations obéir à un habile mot d'ordre, se disposer à tourner la loi, et entreprendre, sous une forme nouvelle, une nouvelle conquête de la France. Il n'y aura plus de Congrégations, soit, pour les badauds et pour les gendarmes. Les congréganistes des deux sexes seront habillés en civils. Il n'y aura plus de couvents, mais des pensions de famille jouissant de l'inviolabilité du domicile privé. Ne parlez plus du Père Coubé. Il n'existe plus. Demandez plutôt à l'abbé Coubé. Ce collège, ce beau pensionnat c'est celui des bons Pères ? Nenni, c'est un établissement appartenant à une société civile qui, en sa qualité "d'employeurs" emploie ... les bons Père ? Non, certes, mais des abbés qui leur ressemblent. Même tactique plus facile encore pour les femmes : la religieuse d'hier, expulsée para la police de M. Combes, met une robe et un chapeau, et elle rentre en triomphe dans son école.
    C'est à cette reprise de la France par les Congrégations sécularisées que les plus ardents de nos amis veulent mettre obstacle, en interdisant l'enseignement au ci-devant congréganistes, ou pour ne pas dire la chose sous cette forme un peu crue, en interdisant l'enseignement à tout autre qu'aux maîtres et maîtresses nommés et payés par l'État.
    Laissez-moi avouer d'abord que, si le danger était réel, d'une part, et si de l'autre, il n'y avait pas d'autre moyen de le conjurer, je préférerais le règne brutal du monopole au règne perfide du jésuitisme, parce qu'il faut choisir le moindre mal. Oui, s'il était avéré que la loi Falloux ait assez pénétré les moelles de la bourgeoisie française pour qu'il soit aujourd'hui impossible d'empêcher l'organisation en grand d'une d'une vaste tricherie universelle, dont la jeunesse française serait témoin et complice, il y aurait encore moins de douleur et moins de honte à priver du droit d'enseigner quelques milliers de laïques utiles au pays, qu'à voir d'un bout du territoire à l'autre, nos enfants savamment façonnés à la ruse et à la dissimulation, exercés à se moquer des lois, initiés à la manière de tromper l'inspecteur, associés aux pieux subterfuges qui déjouent la vigilance de César, accoutumés avec l'absolution du confessionnal à mentir et à entendre mentir tous les jours de leur scolarité pour la gloire de Dieu.
    Mais en sommes-nous là ?
    La peur des Congrégations est une disposition salutaire, mais à condition de ne pas dégénérer en panique; la panique est la pire des conseillères.
    J'essaierai de démontrer, la prochaine fois que l'Action me donnera l'hospitalité , deux choses :
    La première, que le danger qui affole quelques-uns de nos amis n'existe pas, à l'état, du moins, de danger grave;
    La seconde, qu'il en existe un réel et grave, celui-là, qui gît précisément dans le remède proposé.

Ferdinand BUISSON


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