Le Siècle daté du 22 décembre 1904
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La Séparation et les Églises
NOTRE ENQUÊTE
A L'ÉVÊCHÉ D'AMIENS

     Un léger brouillard s'élève sous les hautes futaies du beau parc du palais épiscopal d'Amiens quand je le traverse ; .....
    Un domestique, qui a le style des domestiques de monsignori de Rome, me prie d'attendre quelques instants, Mgr Dizieu ayant une autre visite. .....
    Soudain une porte basse s'entr'ouvre et l'évêque parait. Entièrement habillé de vêtements violets sur lesquels se détachent seuls le rabat noir et le ruban rouge de la légion d'honneur, Mgr d'Amiens, le sourire aux lèvres au lèvre, vient à moi. Les cheveux encore presque noirs, les yeux bleus, le visage respirant une douce bonté, Mgr Dizieu est un homme de taille moyenne, paraissant encore jeune et, assurément très actif. Toujours en souriant il écoute ma requête.
    -" C'est une question très délicate, me dit-il ; enfin, je vous répondrai malgré cela. Tout d'abord, je vous dirai que je suis nettement concordataire. Le Concordat sous lequel nous vivons, n'est pas le premier sous lequel nous ayons vécu. Fera-t-on la séparation de l'Église et de l'État ou, au contraire, sauvera-t-on le Concordat ? Je n'en sais rien ; mon désir serait que celui-ci fût maintenu. Nous sommes un pays de Concordat, ne l'oubliez pas, et on ne refait pas en trois heures à la Chambre des députés, par le vote d'une loi, l'esprit et les habitudes d'un pays. Le peuple est habitué, depuis des siècles, à voir consacrée l'union des pouvoirs religieux avec les pouvoirs gouvernementaux ; croyez-vous que du jour au lendemain, cette séparation qui sera un fait, qui sera une loi, se fera dans l'esprit simpliste du peuple ? Non, n'est-ce pas ? Alors quel but poursuit-on sous ce prétexte de la séparation des Églises et de l'État ! on veut tout simplement abolir le sentiment religieux en France. Eh bien, cela, on n'y arrivera jamais. Dans les villes où l'ouvrier à des occupations, des distractions, où son horizon est borné par l'usine ou la chambre familiale, on pourra peut-être parvenir à endormir chez lui l'idée religieuse ; mais, dans les campagnes où le paysan, traînant sa charrue, se trouve seul des journées entières, au milieu de la grande nature, en face d'elle et de ses merveilles, de cette nature qui crie partout l'existence de son créateur, imaginez-vous qu'on pourra l'empêcher de penser, de réfléchir, et alors de croire ? Si la séparation est votée, le paysan, je le sais, se dira qu'il a à choisir entre le gouvernement qui dispense des faveurs et l'Église, qui ne lui donne que des consolations ; il choisira peut-être extérieurement le gouvernement, dans son for intérieur il gardera intact ses sentiments religieux. Il ira officiellement au cabaret, mais à la première occasion, sitôt qu'on lui entr'ouvrira une porte lui permettant de revenir à l'église, il s'y précipitera, et, bien mieux, si la porte n'est qu'entr'ouverte, il la poussera pour l'ouvrir toute grande; et cela parce que le sentiment religieux nait avec l'homme, parce qu'il est indestructible, et que c'est folie de vouloir l'annihiler.
    " On a créé des sociétés de gymnastique, des sociétés musicales pour distraire le paysan, et peut-être pour l'éloigner de l'Église et de la religion ; on n'y est pas parvenu. La séparation des Églises et de l'État ne sera pas plus heureuse. J'ajouterai que si elle offre des inconvénients pour l'Église, elle en offre de plus sérieux pour le gouvernement, il le constatera à l'usure. Nous, nous souffrirons, c'est entendu, mais nous sommes prêts à souffrir. L'État, lui, souffrira, et avec cette différence, c'est qu'il n'est pas prêt à souffrir, qu'il ne veut pas souffrir !
    "Au point de vue pratique, j'avoue que je considère sans frayeur le côté matériel de la question, mais je ne considère pas de même le côté moral. Comme me le disait un ancien ministre :" Vous êtes une force morale avec laquelle il faut compter". Alors pourquoi le gouvernement, au lieu de compter avec cette force morale, veut-il la supprimer et s'en priver ? Certes, je suis d'avis que le clergé ne doit pas faire de politique et que la politique est détestable dans l'Église. Mais la séparation des Églises et de l'État ne va-t-elle pas à l'encontre de ce que je dis ? Ne va-t-elle pas, si elle est votée, obliger le clergé à faire de la politique malgré lui, tandis que maintenant, qu'est-ce que nous voulons ? Le bien moral du pays. Ne pensez-vous pas qu'en supprimant le sentiment religieux chez un peuple on supprime du même coup le sentiment moral, et, forcément, le sentiment patriotique ? Or que peut-on nous reprocher ? De vouloir des citoyens religieux, c'est-à-dire moraux et aimant la patrie ? Est-ce un crime ? Évidemment non ; voilà pourquoi on ferait mieux de garder le Concordat qui nous permet de nous consacrer à cette mission sans songer à autre chose.
    "Quant au projet Combes ou au projet Briand, je les trouve aussi antilibéraux l'un que l'autre, et il ne peut en être autrement : avec l'esprit qui domine en ce moment, il est impossible qu'on puisse songer à faire la séparation des Églises et de l'État dans un but de pacification et de libéralisme ; ce qui surgit de toutes les propositions actuelles, c'est l'hostilité absolue contre le clergé et la religion. Ne demandons donc pas aux hommes d'être meilleurs qu'ils ne peuvent l'être, et tenons compte du courant qui les entraîne. La séparation des Églises et de l'État ne peut être faite en ce moment avec justice. Si elle est faite, elle sera faite contre nous. gardons donc le Concordat.
    "En ce qui concerne la questions des immeubles ayant appartenu au culte, je vous demande là-dessus de faire mes réserves. Sur ce point, selon ce qui sera voté, j'agirai conformément aux ordres que nous communiquera le Saint-Père, qui nous dira si nous si nous devons ou si nous ne devons pas louer à l'État les églises vouées aux cérémonies du culte.
    "Pour moi, mes sympathies me feraient pencher pour la négative. En effet, en droit, on peut proclamer que par destination les églises appartiennent au culte, donc à la religion. Qu'elles aient été construite avec les libéralités des fidèles ou avec les deniers de l'État, elles ont été édifiées dans un but : Servir au culte. De quel droit veut-on les soustraire à leur destination ? De quel droit veut-on obliger les prêtres à louer ce qui leur appartient autant par destination que par prescription ? Le code civil veut, en effet, qu'au bout de trente ans l'immeuble appartienne à celui qui l'a occupé publiquement, paisiblement et en a joui en bon père de famille. Est-ce qu'il n'y a pas plus de trente ans que l'Église jouit paisiblement, publiquement et en bon père de famille des immeubles consacrés au culte ? Voilà pourquoi je dis qu'autant par destination que par prescription, ces immeubles sont les nôtres et que nous les prendre, c'est nous dépouiller de ce qui nous appartient.
    "Si on le fait, le Saint-Père nous donnera ses instructions, nous lui obéirons, et s'il faut dire la messe dans des granges, nous la dirons ; mais qui sait si nous pourrons la dire, car il faudra, paraît-il, une autorisation nécessaire pour célébrer les cérémonies du culte dans de tel immeuble, et si nous refusons de louer les monuments qu'on voudra nous imposer, on sera bien capable de nous refuser l'autorisation de célébrer nos cérémonies autre part.
    "Quoi qu'il en soit, je suis sûr que l'Église sortira plus forte de toutes ces tribulations et que l'État en sera amoindri. Pour nous, c'est une période à traverser, rien qu'une période qui sera plus courte qu'on ne le suppose. L'Église sait souffrir et briller en souffrant".

    C'est sur ce mot que l'entretien avec Mgr d'Amiens a pris fin.
                                    Eric Besnard



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