"Archives Israélites"
Jeudi 28 mai 1903
La Séparation des Églises et de l'État
A propos d'un récent débat

    On a encore beaucoup parle de la séparation de Églises et de l'État, l'autre semaine, à la Chambre, à propos de diverses interpellations roulant sur les nombreux incidents politico-ecclésiatiques de ces derniers temps. M. Combes, le président du Conseil n'a pas paru aussi désireux que précédemment d'opérer le divorce entre ces deux puissances qui vivent, depuis que la République existe, c'est-à-dire trente ans passés, en si mauvais ménage, bien qu'un Concordat vieux de plus d'un siècle ait réglé leurs relations. En somme, ce qui ressort de ces débats mouvementés et où furent échangées ces aménités qui sont le sel des discussions parlementaires, c'est que c'est l'Église seule, avec son tempérament altier, envahissant, ses instincts de domination, survivance d'une souveraineté plusieurs fois séculaire, qui avait à son service et le bras séculier et les foudres spirituelles, qui impose ce problème aux préoccupations du monde politique. Et un mot ou plutôt l'emploi du singulier au lieu du pluriel dans le discours de M. le président du Conseil, d'ailleurs relevé aussitôt et qui n'a pas échappé à la presse, indiquait bien que le conflit n'existe en réalité qu'entre le culte catholique et l'État.
    Parmi ces solutions au désordre moral existant, M. Combes signalait en premier lieu la séparation de l'Église et de l'État, et M. Congy, en bon antisémite corrigeait :
    Des Églises !
    Et M. le président du Conseil poursuivait en montrant qu'il ne 'agissait pas là d'un lapsus, mais d'un terme intentionnellement employé :
    ... la séparation de l'État et de l'Église catholique.
    De deux côtés à la fois, dans la presse, on a fait grief à M. Combes de cette substitution du singulier au pluriel. La Lanterne n'entend pas qu'on fasse de distinction entre les différents cultes qui, à son avis, se valent, ou plutôt ne valent rien. Quand au Temps, relevant cet incident, il s'écrie :
    "Qu'est-ce à dire ? Le président du Conseil a-t-il cru très habile de rassurer les protestants et le juifs, en dévoilant que les catholiques seuls sont visés ? S'il avait le temps de parcourir les publications protestantes ou juives, s'il avait simplement lu dans nos colonnes quelques lettres de pasteurs réclamant la liberté pour toutes les confessions, il saurait que les communautés religieuses, dont il essaie de gagner les faveurs par l'appât de ses promesses un peu frustes n'acceptent pas ce cadeau suspect. La tolérance religieuse, elle aussi, est un bloc".
    Il ne faut pas chercher dans la phrase du Président du Conseil nous ne savons quelle arrière pensée machiavélique.
    Répondant à des interpellations qui visaient spécifiquement l'Église et ayant à justifier les mesures dirigées contre ses empiétements et ayant pour but de vaincre sa résistance à de justes lois, le chef du cabinet n'avait pas fait état dans sa discussion des cultes protestant et israélite qui se sont toujours fait remarquer par leur loyalisme républicain et le dévouement de leurs ministres aux institutions du pays. L'attitude correcte des représentants de ces confessions vis-à-vis de l'État, absolument respectueuse de ses droits, ne donnant lieu à aucun des reproches que s'est attiré l'Église par le mépris qu'elle lui marque, explique assez que M. Combes ait cru devoir les laisser de côté.
    Et pendant que le Temps et la Lanterne se plaignaient des ménagements de M. Combes à l'égard du protestantisme et du judaïsme, ils auraient pu faire un grief analogue à M. Allard, député socialiste révolutionnaire. dans le discours où il réclamait en termes véhéments la séparation des Églises et de l'État, M. Allard s'est exprimé ainsi :
    Il y a un cléricalisme protestant comme il y a cléricalisme catholique : le cléricalisme protestant est tout aussi actif que le cléricalisme catholique, mais il est moins dangereux, pour des causes qui tiennent à la façon dont s'exerce et vit la religion protestante.
    On remarque que cette fois-ci, M. Allard a mis hors de cause le judaïsme, que, dans un discours précédent, il avait nettement incriminé de cléricalisme. Il aura sans doute réfléchi depuis que cette imputation, comme nous le lui avons fait observer, est absolument sans fondement aucun.
    Ce qui peut entraîner une Église dans les voies dangereuses de la politique, c'est l'esprit de prosélytisme qui l'anime. Or, le zèle convertisseur, la Synagogue l'ignore complètement. Elle n'entretient pas de missions en France ou à l'étranger ayant pour objet de gagner à sa foi, par tous les moyens, et souvent répréhensibles, les fidèles des autres confessions.
    Chaque fois qu'on nous parle du cléricalisme juif, nous ne pouvons nous empêcher de hausser les épaules. Seule, la presse antisémite, dans l'intérêt que nous savons entretient pieusement cette légende qui fait sourire.
    Maintenant il est évident que le jour qui ne semble pas prochain - comme en témoigne le vote de la Chambre repoussant l'ordre du jour de M. Hubbard - où s'accomplira le divorce de l'État avec l'Église, la séparation, par analogie, s'imposera à l'égard des autres cultes.
    Il y aura pour toutes les confessions un régime commun, celui de la liberté, remplaçant la tutelle de l'État, liberté bien entendu tempérée par des règlements de police. Nous avons, plus d'une fois, dit que l'éventualité d'une rupture des liens de dépendance avec l'État n'avait rien qui nous effrayât. Au contraire, à ne considérer que l'intérêt du développement religieux interne de nos communautés, nous ne pouvons qu'appeler de tous nos vux le moment où le souci de pourvoir à l'entretien du service des Synagogues et des autres organes du culte privés désormais de la provende gouvernementale, stimulera leur zèle et les réveillera de cette apathie périlleuse où elles végètent depuis si longtemps.

        H. Prague



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